Appelez-moi Charlie...

Heu... Qui êtes-vous ?

Vous me connaissez. 732. Poitiers.

On vous disait mort !

Évidemment que je suis mort, et depuis longtemps. Mais depuis, de là-haut, je suis votre histoire. Vous êtes mes descendants. Alors c'est un peu mon histoire aussi.

Pourquoi nous rendre visite maintenant ?

On m'a appelé. « Charlie Martel ». Janvier 2015. Je réponds, je suis là.

C'est lié à l'attaque terroriste contre Charlie Hebdo alors ?

Ce n'était pas une attaque terroriste. Les frères Kouachi n'avaient aucune revendication. Ils n'étaient pas tournés vers l'avenir, mais vers un acte passé. Ils l'ont dit eux-mêmes: « On a vengé le Prophète. » C'était une vengeance.

Mais quand même, l'attaque avait aussi pour fonction d'intimider les autres médias, non ?

On pourrait en dire autant de toute condamnation. Quand un juge punit, il avertit au passage les futurs coupables. Et pourtant il se concentre sur le cas qui lui a été présenté, il ne cherche pas à faire un exemple. C'est pareil. Charlie Hebdo avait publié des dessins que les Maures ont trouvés insultants, les tribunaux français leur ont donné tort, ils se sont fait justice eux-mêmes.

À vous entendre, cette attaque serait justifiée !

Pas du tout. J'explique juste le raisonnement des Maures. Leur logique n'est pas la vôtre. Et c'est la vôtre qui doit prévaloir sur votre territoire.

Leur « logique » ? Mais ce sont des cinglés !

Certainement pas. Ils avaient leurs raisons, ils ont mené leur opération avec sang-froid et bravoure, ils ont atteint leur objectif. C'est néfaste de dénigrer son adversaire. Tant qu'il est mal identifié, il ne peut pas être combattu efficacement. Ce ne sont pas des fous, mais des gens qui voient le monde d'une manière toute différente de la vôtre. Ils avaient aussi leur morale, puisqu'ils ont épargné une femme à Paris et tout le monde à Dammartin.

Vous les respectez, on dirait.

Tirer à la kalachnikov sur des journalistes désarmés, c'est une exécution, pas un acte brave. Mais s'attaquer à plusieurs reprises à des policiers armés et se sacrifier en lançant eux-mêmes l'assaut contre la fine fleur de la gendarmerie, cela témoigne, oui, d'un authentique courage. Vous feriez bien d'en prendre conscience: vos ennemis sont des dur-à-cuire, déterminés, entraînés, tout prêts à se sacrifier. Comme Coulibaly.

Le preneur d'otages?

On peut le voir comme un simple preneur d'otages en effet. Mais on peut aussi se mettre dans sa peau. Pendant que ses frères d'armes fuient la police après l'attaque de Charlie Hebdo, il crée une diversion en imposant un deuxième foyer d'enquête à Montrouge. Avec l'assassinat d'une policière municipale, la police ne peut que réagir rapidement et en force. Le lendemain, quand les Kouachi sont cernés, Coulibaly s'enferme dans un magasin et fait appeler la police. Cette dernière ne vous a rien dit de ses revendications. Vraisemblablement, son intention était d'échanger la vie des otages contre la liberté pour les Kouachi. Et au moment de l'assaut de la police, après que des dizaines de balles aient déjà été tirées et des grenades lancées, c'est lui qui se jette sur les policiers. Aucun compromis de sa part. Il n'a pas cherché à hisser le drapeau blanc. Dans sa tête, il était déjà un martyr de l'islam.

Et ce sont encore des juifs qui sont pris pour cible...

Le choix d'un magasin casher n'était pas innocent en effet. Coulibaly a dû croire que ce serait une monnaie d'échange de plus de poids dans la négociation. Visiblement, ça n'a pas suffi. D'ailleurs il n'aurait pas été dans l'intérêt de la communauté juive de laisser dire que l'on avait laissé filer les personnes les plus haïes par les Français en échange de la vie de juifs. Hollande a fait le bon choix de ne pas céder, même si on ne sait pas ce qui se serait passé si les Kouachi n'avaient pas décidé de lancer eux-mêmes l'assaut.

Vous étiez partout, à la manifestation République-Nation...

Je n'étais nulle part. Ceux qui ont invoqué mes mânes regardaient plutôt vers le Gard.

Mais vous vous y êtes joint en esprit, quand même ?

Bien sûr que non. Je respecte ceux qui ont tenu à témoigner de leur envie que la France reste un pays de liberté, soyons clair. J'apprécie la mobilisation spontanée du peuple face au danger. Mais ils se sont trompés de combat. Ils ont aussi fait le jeu de vos ignobles politiciens, premiers responsables des morts à Charlie Hebdo dans le fond, qui ont laissé s'entretenir la confusion des esprits, qui ont appelé à manifester sur de faux sujets, comme la lutte contre le racisme, pour l'anti-antisémitisme, voire la défense de la laïcité, et qui, en gros, se sont réunis pour convenir de ne rien changer. Ah, si, ils vont intensifier encore la surveillance de tout-un-chacun, via Internet et les téléphones.

Mais les responsables, ce sont les fanatiques islamistes, pas les hommes politiques!

Dans toute population suffisamment nombreuse, on retrouve toute la diversité humaine. Des hommes de cœur et des sans-cœur, des croyants et des agnostiques, des fanatiques et des rationalistes, des fous et des sages. Vous ne pouvez pas accueillir sur votre territoire des millions de musulmans sans qu'il y ait parmi eux des candidats au martyr. Ceux qui ont laissé s'installer cette population ont de fait ouvert la porte, aussi, aux fanatiques.

Il aurait fallu mieux contrôler les entrées...

Outre qu'il est matériellement impossible de lancer une enquête approfondie sur chaque immigrant, les nouveaux entrants ne représentent pas la majorité de vos problèmes. Quand vous faites entrer quelqu'un en France, vous faites aussi entrer tout ce qu'il peut devenir et toute sa descendance. Vous n'avez aucune prise là-dessus.

Comment se débarrasser des fanatiques ?

Vous avez essayé tout ce qui ne peut pas marcher avec les fanatiques. L'assimilation a été abandonnée dans les années 80, même si certains immigrés, trop peu nombreux, ont fait le choix de s'assimiler. L'intégration, cette version faible et déjà insuffisante de l'assimilation, a fait son constat d'échec dans les années 90, même si certains se sont intégrés. Le communautarisme s'est installé dans les années 2000. Et maintenant vous êtes dans la célébration des différences. Ça ne peut pas fonctionner.

Au demeurant, les fanatiques ne sont pas le vrai problème. Charlie Hebdo non plus. Le fond du problème, c'est que chaque peuple a besoin d'un territoire au sein duquel il est, seul, maître de sa destinée. L'histoire montre que les groupes humains très différents ne savent pas partager durablement et pacifiquement un territoire.

Mais avec le dialogue interculturel, on peut y arriver !

Je ne vois pas bien pourquoi vous voulez vous imposer cette épreuve, ni ce qui vous fait croire que vous êtes meilleurs que les autres qui ont échoué. Mais c'est votre choix, votre pari, après tout.

On a bien assimilé les Espagnols, les Italiens, les Polonais...

Ce qui prouve que leur culture était compatible avec la vôtre. Le fait que les Maures ne s'assimilent pas est la preuve que leur culture ne l'est pas. Il y a des tas de raisons à cela, mais peu importe, ce qui compte c'est le résultat, le constat.

Si les Français étaient plus accueillants, aussi...

Les Français ont toujours été très accueillants, et ils le sont encore. Ils ont vraiment tout fait pour que l'assimilation ait lieu. Ils ont effacé des pans entiers de leur propre culture, renié leur histoire, dénoncé leurs héros, jeté des centaines de milliards dans la bataille, accomodé toutes sortes de demandes, mais cela ne peut pas marcher. Tout cela doit cesser si vous comptez rester la France.

Tout est donc la faute des immigrés ?

Absolument pas. Ils n'ont pas grand-chose à voir là-dedans, même s'ils sont au centre de la question. Ils ont espéré trouver en France ce qu'ils auraient préféré trouver chez eux, notamment la paix, la prospérité, la liberté et la démocratie. Il faudrait avoir le cœur bien sec pour leur en vouloir. Mais les bons sentiments ne font pas une bonne politique. Ce sont vos chefs qui avaient le devoir de fermer les vannes et d'organiser la remigration, une fois le constat d'échec posé. Là aussi, ne vous trompez pas d'ennemi.

Tout est donc de la faute des hommes politiques ?

Il y a deux générations, la France était un empire. Il y a une génération, c'était un pays. Maintenant c'est une province d'un empire technocratique, province qui est en passe de devenir la colonie de ses colonies. Les responsables de cette descente aux enfers calamiteuse, vous les connaissez, ce sont ceux qui avaient le pouvoir pendant qu'elle a eu lieu.

Alors la République est foutue ?

La République ? Attention, les mots ont un sens, il ne faut pas tout mélanger. La république est la forme actuelle, potentiellement provisoire, du pouvoir politique en France. Elle n'est pas menacée aujourd'hui. La démocratie – la démocratie, vous ne l'avez pas, vous n'avez que sa marionnette, la représentation dite démocratique, elle n'est donc pas menacée non plus. La nation, par contre, c'est-à-dire un ensemble de personnes liées par l'affection entre les personnes et par l'amour d'un passé commun, vacille fortement. C'est surtout le peuple qui est foutu si rien ne change, c'est-à-dire la communauté charnelle. La France est supposée être le pays de ce peuple, et pas seulement un lieu où se croisent des gens qui partagent plus ou moins les mêmes « principes républicains ».

Et maintenant, comment s'en sortir?

À ce stade, vous n'avez plus que deux possibilités. La première, c'est une remigration, ferme, déterminée, quitte à prendre le risque d'une guerre civile. La deuxième, c'est la mort. En fin de compte, c'est simple: leurs valises ou votre cercueil.

Vous pencheriez pour...

J'ai déjà répondu à cette question en 732.

Vous allez nous aider ?

Non, je remonte au ciel. Mais quelque chose me dit qu'on me rappellera dans pas longtemps. Espérons que j'ai tort.